LES LOUPS

Comportement, écologie et conservation.

à propos du livre WOLVES

Wolves Le livre Wolves : Behavior, Ecology, And Conservation de L. David Mech et Luigi Boitanni, a été publié en 2003 par the University of Chicago Press. Ce livre compile une documentation scientifique de référence sur la biologie du loup, sur son écologie et son éthologie, associée à une réflexion sur les modalités de sa gestion.
Cette véritable "bible" de plus de 475 pages, est un concentré de toute la documentation de base sur les loups, un document incontournable pour les scientifiques, mais accessible aussi pour tous ceux qui souhaitent simplement en savoir plus sur canis lupus.

L’éventail de l’opinion publique à propos du loup va du fait de le considérer comme un nuisible à détruire à celui d’en faire un symbole de la conservation de la nature. Le rôle des organisations pro-loups et anti-loups est à la fois légitime et fondamental, même si leurs argumentations sont parfois extrêmes. La politique de conservation à mener ne peut donc qu’être le reflet de l’équilibre de la pluralité des points de vue véhiculés sur le loup. Découvrir cet équilibre est possible seulement à un niveau local et en disposant de données scientifiques irréfutables. Cet ouvrage peut y contribuer...

Aujourd'hui, il n’existe toujours pas de traduction française officielle de cet ouvrage !

Les publications scientifiques, fruits de recherches financées majoritairement par des fonds publics, devraient être accessibles à tout le monde gratuitement. Aussi, dans le but de partager ces connaissances sur le loup avec le plus grand nombre WOLVES.FR vous propose l’édition numérique d’une partie de ce document en français, sous licence libre, en application du fair-use et dans le respect des droits des auteurs.


Il est conseillé de disposer également de la version originale disponible ici. Car si les tableaux et figures scientifiques ont été intégrés, toutes les illustrations et photos ne sont pas reprises dans la traduction.

Extraits :

Le projet de ce livre est d’aller de l’avant. Il offre une documentation importante et variée de recherches sur la biologie du loup, sur son écologie et ses comportements, associée à une documentation de pointe sur les projets de conservation autour de cette créature charismatique.

Dès le début du projet de rédaction de cet ouvrage exhaustif, il est évident que nous avons eu le souci de rassembler le maximum d’informations crédibles. De tels efforts, répartis sur ces trente dernières années, se reflètent dans les comptes rendus d’observations et de recherches effectués par tous les auteurs de ce livre. J’y vois là, ainsi que dans le nombre important de scientifiques, de gestionnaires de la vie sauvage et de personnes mises à contribution cités tout au long des textes, la preuve que beaucoup de ceux qui se sont impliqués dans cette étude approfondie ont eu le souci constant du sujet légendaire de leurs études. Le dernier chapitre, ainsi que la conclusion de cet ouvrage, mettent à eux seuls en évidence le fait que s’impliquer dans l’avenir du loup nécessite des compétences sociales et politiques, une sensibilité certes spécifique mais aussi et surtout une crédibilité scientifique certaine.

Les auteurs L.D. Mech et L. Boitani montrent avec beaucoup de persuasion que ce qui est vital pour la conservation de ce fascinant animal, c’est de prendre conscience qu’il n’est pas nécessairement un animal symbolique de la vie sauvage tel que se l’imaginent encore trop de personnes. Ils affirment plus simplement que les gens doivent en arriver à accepter le contrôle des populations de loups si l’on souhaite que leur survie soit assurée. Une telle conclusion donne à réfléchir à tous ceux qui étendent leur affinité empathique envers les chiens à l’ancêtre loup. Probablement que les bases de cette « empathie biophilique »  sont dues pour une part non négligeable à la nature sociale de l’espèce, à son comportement attentif et à sa capacité spontanée à tisser des liens.

Le loup est donc bien constitué pour attirer notre attention sur sa survie et sa survie est importante dans une certaine mesure pour la survie de la diversité biologique de l’environnement. Si donc il ne reste pas plus longtemps une symbolique démesurée de la vie sauvage, il pourra devenir plus communément un symbole de la prise en compte de son environnement pour une conservation durable. L’effort réalisé ici par les participants à cet ouvrage pour apporter des informations utiles servant de base à un engagement dans sa conservation doit être loué et peut-être faire des émules.

A la question : « pourquoi prendrions-nous autant soin d’une autre espèce que la nôtre ? », il faut répondre que tout le problème est de savoir quelles valeurs prédominent dans notre souci et l’emportent dans nos comportements, aussi différents culturellement soyons-nous les uns des autres !. Bien que des aspects écologiques et économiques soient à prendre en compte, le plus important concerne malgré tout nos avis sur les valeurs éthiques et biophiliques que nous portons en nous et que nous manifestons. Sur le plan éthique, nous sommes redevables aux autres et envers les générations futures de la chance de partager l’environnement avec toutes les autres formes de vie, le loup en particulier. Le fait d’être également redevable de la coexistence avec le loup et les autres espèces est une extension de la prise en compte de la société humaine, largement acceptée aujourd’hui, comme une obligation morale. Dans le cas présent, la valeur d’attachement ou l’appréciation profondément innée pour une autre entité vivante apparaissent moins comprises. Cependant, les vertus des plantes et des animaux qui nous sont attrayantes semblent renforcer cet instinct d’affiliation.

G. Rabb


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Le loup est vraiment un animal particulier. Alors qu’il est le mammifère carnivore le plus répandu, il est aussi l’un de ceux qui présentent le plus d’adaptabilité à son environnement. Il habite tous les types de végétation de l’hémisphère Nord et exerce sa prédation sur tous les mammifères ongulés de grande taille vivant sur son territoire ainsi que sur d’autres petits animaux, des charognes et quelques baies et fruits occasionnels.

Le loup fréquente tous types d’environnements, des forêts aux prairies, de la toundra aux chaînes montagneuses, des landes aux déserts et aux terrains marécageux. Quelques loups s’introduisent parfois même dans les villes, et, naturellement, la version domestiquée du loup, le chien, s’y développe dans l’environnement urbain.

Une telle créature omniprésente doit, en tant qu’espèce, être capable de supporter un large éventail de conditions environnementales défavorables telles que des températures allant de –56° à +50°. Pour capturer ses proies dans une telle diversité d’habitats, de topographies, de climats qu’il fréquente, il doit, de plus, être capable de courir, escalader, se déplacer rapidement ou encore nager. Il accomplit parfaitement toutes ces performances : il peut se déplacer de plus de 80 km par jour, courir à environ 55 km/h, nager sur une dizaine de km relativement aisément grâce à ses doigts reliés à leur base par une petite membrane.

Le loup mène une existence « festin/famine », pouvant ingurgiter de 7 à 10 kg de nourriture en une fois mais capable de jeûner plusieurs jours de suite ou de restreindre son appétit durant de longues périodes de pénurie de proies si cela est nécessaire. Néanmoins, si tout se passe bien pour lui, et c’est très rarement le cas pour une grande majorité de loups, il peut vivre jusqu’à 13 ans dans la vie sauvage (Mech-1988) et 17 ans en captivité (Klinghammer-com. pers.).

Comme on pouvait s’y attendre, un animal tel que le loup, vivant dans une telle diversité d’habitats et de territoires largement disséminés dans le monde, varie physiquement d’un endroit à un autre, de façon importante. La variété vivant en Israël atteint difficilement le poids de 15 kg alors que la sous-espèce de la toundra arctique ou de la forêt boréale approche généralement les 55 kg. La couleur du pelage varie du blanc au noir avec, pour la plupart des individus, une tendance au gris/brun/noir/crème mêlés (Gipson-2002).

Les loups vivent en meutes variables en fonction des territoires occupés et des proies disponibles mais peuvent survivre en tant qu’individus isolés dans des conditions toutefois plus difficiles. Bien que les meutes soient généralement territoriales, elles peuvent migrer sur plusieurs centaines de kilomètres entre le lieu où elles élèvent les louveteaux et celui où elles les emmènent pour suivre la migration des proies qu’elles convoitent. L’importante variabilité du type d’environnement du loup, son comportement toujours adaptable et son écologie particulière à laquelle il doit faire face entraînent souvent une perception erronée de l’animal par les humains qui tendent alors à généraliser une appréciation plus ou moins fantastique ou fantaisiste de sa présence sur un territoire.

Même si les loups ont eu à se confronter aux humains pour le partage des proies sauvages et éventuellement domestiques qui se déplacent sur les territoires de leur présence, ils ont toujours pu ou su résister aux attaques de destruction massive, sauf peut-être lorsque l’éradication était menée avec des armes de destruction également massive telles que le fusil ou les poisons en tout genre. Se donnant une chance supplémentaire, les loups ont alors répondu en repeuplant des territoires appropriés avec un succès remarquable. Durant ce processus de reconquête, les loups ont gagné de plus le soutien d’une part non négligeable de la société des hommes et sont devenus un enjeu de la conservation. Cet animal qui s’assied sur son arrière-train au sommet de la pyramide alimentaire est devenu un symbole de la vie sauvage, « une icône pour les écologistes » et « un poster d’enfant » pour illustrer les efforts de reconquête des espèces menacées.

Etant donné la violence des sentiments portés aussi bien par les opposants que par ses avocats, il a été et est encore très difficile de faire passer la connaissance réelle de l’animal au premier plan de la discussion. « La tradition populaire de chaque point de vue rechigne à accepter une information qu’elle croit être là pour seulement soutenir un point de vue opposé au sien ».

Nous avons déjà rendu l’information du mieux que nous pouvions à l’époque des premières études réalisées sur des bases scientifiques et généralement, pour les plus complètes, exemptes au mieux de partis pris ou de fantaisie. Dans ce livre, nous avons précisé les choses, tiré des généralisations valables quand les informations étaient pertinentes et signalé quand nous manquions de données. Y inclure toutes les données sur les informations déjà publiées aurait été trop lourd pour l’éditeur, trop volumineux pour les lecteurs. Ce livre est un concentré de toute la documentation de base sur les loups.

D. Mech et L. Boitani


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Les loups peuvent vivre presque partout dans l’hémisphère Nord mais presque partout où ils le font, ils sont un problème.

Dans les vastes espaces de la toundra arctique ou dans le désert arabique, dans la périphérie des villes européennes ou dans la sécurité d’un parc national américain, sur les terrains pauvres de l’Inde ou dans les montagnes de la riche Norvège, les loups attirent toujours l’attention des hommes.

Les loups sont un élément important de nombreux écosystèmes et sont souvent considérés comme des créatures charismatiques dans la plupart des cultures humaines. Ils polarisent l’opinion publique et sont, de ce fait, un sujet récurrent. Si nous regardons seulement 60 ans en arrière la première monographie de Young et Goldman (1944) ou encore, il y a seulement 30 ans, l’étude faite par D. Mech (1970), nous constatons qu’à la fois, la connaissance scientifique du loup et les comportements humains envers lui se sont considérablement améliorés. Le loup en a bénéficié, il est devenu un protagoniste et un symbole de la façon dont la société occidentale perçoit aujourd’hui la nature et sa préservation. Cependant, une grande part de cette amélioration et à mettre en parallèle avec la distance croissante qui existe entre la perception urbaine et la perception rurale de l’environnement, la plupart des changements d’opinion s’opérant dans la population urbaine.

Ces changements ont été utiles en renversant certaines tendances négatives de la conservation telles que le déclin général de la faune ou la disparition de certaines petites populations dérangeantes de loups. Ils ont cependant conduit à une idéalisation de la nature et ont probablement participé à fausser la perception et le dynamisme de son fonctionnement. Pour résumer cette tendance par rapport aux loups, plus de gens en sont devenus partisans mais le nombre de ceux qui comprennent son contexte écologique a diminué. De l’excès d’un loup identifié néfaste qu’il faut tuer, nous sommes passés à l’excès d’une surprotection revendiquée. Nous sommes maintenant face au difficile défi de réorienter le soutien pour la conservation vers une perception plus rationnelle et contextuelle dans laquelle le loup, mais également les intérêts légitimes de l’homme, doivent être pris en compte.

Après des décennies de luttes et de plaidoyers pour la conservation du loup qui ont conduit à la mise en place de nombreux plans de reconquête, et autant de mesures de protection, il est maintenant nécessaire de commencer à défendre l’idée d’un compromis entre les intérêts humains et les intérêts de l’animal. La recherche scientifique joue un rôle particulier dans ce processus car elle offre une base commune, rationnelle et solide. Cependant, les efforts de cette recherche et les moyens dont elle bénéficie pour la gestion et la conservation présentent deux handicaps : d’une part, la majorité de ces efforts nous vient essentiellement d’Amérique du Nord et n’est pas forcément transposable partout ; d’autre part, en Europe, nous avons vu se mettre en place des actions de gestion prises sans aucune considération appropriée aux données existantes et manquer ainsi une précieuse opportunité d’éloigner la conservation d’une confrontation entre des groupes de pressions opposés.

Nous avons besoin de trouver d’autres moyens plus efficaces pour aider ceux qui ont à prendre les décisions politiques à s’informer des données disponibles puis à orienter leurs choix de gestion vers des compromis acceptables par tous. Au sens le plus large, la société humaine sera bénéficiaire d’une utilisation accrue et d’une plus grande familiarisation avec les données scientifiques, particulièrement au sujet du loup qui a été tout autant idéalisé que mal compris comme peu d’autres espèces l’ont été.

Dans les chapitres précédents, nous avons débattu des raisons historiques de poursuivre le combat de la conservation et de la gestion des populations de loups ainsi que de la reconnaissance de leur extraordinaire capacité d’adaptation biologique et écologique. Malgré une quantité remarquable de données scientifiques disponibles et une bibliographie dense d’études et de comptes rendus des problèmes de gestion posés, il est toujours aussi difficile de définir des orientations générales sur la meilleure façon de gérer des conflits d’intérêts. La seule conclusion que l’on pourrait en tirer c’est que chaque cas est unique et particulier.

Nous, et beaucoup de nos collègues dans le monde, avons été impliqués pendant des années dans la gestion du loup, et chaque fois, ce fut une histoire différente, une combinaison locale unique des comportements humains face à l’écologie de l’animal. Pas plus qu’il n’existe une solution unique présentable à chaque cas particulier, il n’existe pas non plus de recette spécifique pouvant conduire à une solution. Le loup a prouvé depuis longtemps qu’il était un défi permanent et obstiné pour les responsables des décisions politiques, partout et de tout temps ; la raison principale n’étant pas tant la somme des conflits que le fort niveau d’émotion présent dans toutes les confrontations.

Les difficultés rencontrées pour naviguer entre les nombreuses positions des investisseurs, des militants, de l’opinion publique ainsi que des responsables politiques ont été débattues ailleurs. Cependant, comme nous sommes arrivés à un stade réussi de la gestion du loup dans laquelle des petites populations ont été restaurées et de nouvelles établies, nous pouvons peut-être nous servir de ces expériences pour rechercher une base commune définissant l’avenir de cette gestion. Si l’Amérique du Nord peut revendiquer les meilleures bases de données, l’Europe et l’Asie nous offrent des exemples vivants de la facilité avec laquelle des populations de loups réussissent à se développer à proximité des zones à forte densité humaine. Le besoin existe aujourd’hui de revoir la philosophie de la conservation pour ces prochaines décennies. Si la guerre était plus ou moins justifiée dans le passé pour renverser les tendances négatives de la conservation, nous avons à trouver pour l’avenir la stratégie d’un nouveau mode de coexistence entre hommes et loups.

Le premier point de cette stratégie devra être la remise en cause du vieux préjugé que les loups ont essentiellement besoin de la vie sauvage pour vivre. Naturellement, dans les zones d’une écologie idéale, les loups sont exposés à l’éventail complet des conditions naturelles libres de toute influence humaine. Ces territoires doivent rester la composante essentielle d’une plus large stratégie de conservation, mais le concept que la survie des loups ne passe que par l’existence de ces vastes territoires est dépassé. Si les loups se débrouillent très bien dans ces espaces sauvages, ils sont aussi capables de vivre à proximité de terrains agricoles surpeuplés, à la périphérie des agglomérations. L’idée que les loups vivant dans ces conditions écologiques différentes ont une vie dégradée est anthropocentrique et le produit d’une vision stéréotypée de la nature. Ce concept est d’ailleurs souvent utilisé pour justifier l’éloignement des loups des régions habitées comme pour les sauver d’une vie dégénérée mais en fait, il tend à empêcher les loups d’exploiter une autre niche écologique.

En second lieu, nous avons besoin d’accepter tout à fait que les loups et les hommes puissent vivre une coexistence intégrée sur un même territoire plutôt que d’avoir à être séparés pour toujours dans des zones attribuées aux uns et aux autres. De nombreux exemples de loups vivant dans des environnements à usages multiples peuvent être trouvés au travers de presque tous leurs territoires d’action en Europe, au Moyen Orient, en Asie et même en Amérique du Nord. Des solutions locales appropriées pour conserver l’intégration dans des limites supportables doivent certes être trouvées, mais une stratégie générale doit être maintenue, du moins dans les endroits autres que les grands espaces sauvages, dont la préservation face à l’envahissante présence humaine peut bien être la seule option que nous ayons pour l’avenir du loup, et de beaucoup d’autres espèces d’ailleurs.

Troisièmement, nous avons besoin d’une évolution de notre modèle de conservation à long terme en l’orientant d’un succès mesuré en terme de nombre de loups vers la réussite d’une expansion des territoires. Demander que la population de loups soit autorisée à s’accroître n’est pas seulement un but erroné de la conservation mais également une tactique qui va à son encontre et un échec à court terme.

Il est stratégiquement préférable de promouvoir l’expansion du territoire d’action des loups et d’accepter la réduction des conflits par une élimination planifiée et contrôlée plutôt que par un braconnage non contrôlé. La protection totale des loups vivant à proximité d’installations humaines conduit plus ou moins tardivement à un surplus de loups tués, légalement ou non. S’opposer au fait de tuer des loups implique d’accepter que tous les loups seront probablement éloignés de ces territoires alors qu’accepter un certain contrôle leur permettra d’avoir de plus grands espaces (Mech-1995). Cette vision nécessite une évolution dans la manière dont les loups sont perçus par les gens qui considèrent chaque loup comme un symbole de la bataille pour la conservation ou comme un animal ayant des droits spéciaux parmi toutes les autres espèces.

Quatrièmement, nous aurons à faire un effort supplémentaire à tous les niveaux de la gestion pour garder l’objectivité des données scientifiques séparée de nos liens émotionnels envers les loups. Trop souvent, les confrontations mélangent les deux. Certes, les deux aspects sont importants mais ils appartiennent à deux étapes différentes du processus de négociations qui conduit aux décisions finales. Les scientifiques sont particulièrement ombrageux sur cette question car ils sentent qu’ils pourraient souvent perdre leur crédibilité s’ils agissaient également comme des avocats de la conservation. Or, ils sont moralement obligés d’être ces avocats pour la conservation de l’espèce qu’ils sont en train d’étudier (Bekoff-2001), leur connaissance de l’écologie et leur entraînement au sens critique font d’eux une force irremplaçable pour informer et faciliter les décisions des autres participants. En défendant la conservation, ils doivent continuellement s’évertuer à séparer leurs sentiments de leur recherche et de leur connaissance objective.

Enfin, cinquième et dernier point de la stratégie pour affirmer que les méthodes de gestion devraient être indépendantes de la prospérité de la société. Le résultat de la conservation ne peut pas en effet dépendre de la somme d’argent qu’un pays est disposé à verser pour soutenir une action envers les loups mais doit être la réponse à une acceptation philosophique de la coexistence homme/loup. La récente reconquête territoriale de plusieurs populations de loups en Europe et en Amérique du Nord a apporté une grande variété de réponses au niveau local. Chaque type de société a son propre éventail de moyens techniques et culturels pour mener à terme une gestion rationnelle et peut opter pour des méthodes traditionnelles et modernes dans le but de diminuer le préjudice causé en même temps qu’accroître le niveau de tolérance envers ce préjudice, et donc envers les loups. Pourtant, quelle que soit la réussite de ces stratégies, elle dépendra plus souvent des facteurs sociaux et politiques que des moyens techniques. La conservation du loup a trop souvent tendance à mettre l’accent sur la seule gestion sans s’intéresser aussi au reste de l’environnement dans lequel il vit. Or, elle serait sans doute mieux réalisée dans une approche holistique (globale) des autres composantes de l’écosystème plutôt qu’en tant que population isolée d’une espèce spécifique.

Le défi de la conservation du loup auquel nous aurons à faire face dans les prochaines décennies sera de revoir les manières de faire accepter les efforts à produire pour la réaliser. Dans un passé récent, le loup a été labellisé comme étant l’emblème d’une espèce, un symbole de la protection, un indicateur de la vie sauvage ou encore comme la clé de voûte de l’écologie pour les plus radicaux.

Certains des auteurs des chapitres précédents ne sont pas d’accord entre eux mais nous pensons malgré tout que les arguments avancés ne desservent aucune de ces représentations (Linnel-2000). Une espèce emblématique est généralement une attraction pour une large public or, le loup n’est pas le bienvenu partout. A quelques exceptions près, le monde rural le rejette et s’oppose à sa présence, aussi apparaît-il comme symbole de poids dans les mouvements écologistes dans la société d’abondance urbaine qui contient beaucoup de groupes de pression.

Les loups ne sont en aucune façon une espèce modèle (c’est à dire une espèce située généralement en haut de la pyramide écologique dont la conservation entretient nécessairement celles du reste de la chaîne) en ce sens qu’ils peuvent très bien vivre d’une variété de ressources alimentaires et dans des zones appauvries en proies. Ils ne sont pas non plus essentiels pour la présence d’autres espèces (les populations d’herbivores sont florissantes sur des territoires dépourvus de loups). Et, étant trop généralistes, ils ne sont pas nécessairement de bons indicateurs de la qualité de l’habitat ni de la présence écologique d’une chaîne trophique parfaite.

Les « étiquettes » appliquées ci-dessus au loup ont été très utiles dans de nombreuses circonstances pour contribuer significativement à la reconquête de nouveaux territoires dans le monde. Elles le seront encore à l’avenir mais il faudra être conscient qu’elles sont des « raccourcis favorables » à tendance émotionnelle forte ne concernant qu’une part de la population mondiale. Dans un avenir proche, quand le problème principal de la conservation ne sera plus qu’affaire de gestion des petites populations plus proches de nous, nous aurons besoin d’abandonner momentanément l’utilisation de labels inappropriés et de nous tourner vers des concepts plus substantiels et des solutions plus pragmatiques.

Une telle approche sera particulièrement sensible lorsqu’il s’agira de présenter l’utilisation de moyens de contrôle aussi impopulaires que le zonage, le délistage des listes protectionnistes ou le contrôle létal des populations. Nous aurons alors besoin de changer les valeurs, les stratégies et les techniques de la conservation en proposant l’utilisation de différents mécanismes pour la résolution des conflits et les prises de décision. Les échelles spatiales et temporelles avec lesquelles nous avons pris en compte les actions de conservation dans ces trente dernières années ont besoin maintenant d’être étendues à des stratégies incorporées dans le long terme. Les réponses rapides données pour renverser les tendances négatives à des niveaux locaux devront être remplacées par des efforts attentionnés qui s’étendent aujourd’hui bien au-delà des frontières nationales.

Si nous renonçons à utiliser les anciennes symboliques du loup, nous pourrons repartir sur les bases réelles de sa conservation que sont la compréhension de sa biologie et l’acceptation de cette créature pour son esthétique intrinsèque et ses valeurs éthiques, même si cela signifie une certaine tolérance pour certains conflits inévitables.

Nous espérons que ce document participera à façonner cette nouvelle attitude envers le loup.

D. Mech et L. Boitani

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Remerciements

Merci à Chéryl S. Asa, Warren B. Ballard, Luigi Boitani, Ludwig N. Carbyn, Paolo Ciucci, Jean Fitts Cochrane, Steven H. Fritts , Todd K. Fuller, Rolf O. Peterson, Michael K. Phillips, Georges B. Rabb, Douglas W. Smith, Fred H. Harrington, Robert D. Hayes, V. Gary Henry, Brian T. Kelly, Terry J. Kreeger, L. David Mech, Ronald M. Novak, Jane M. Packard, Robert O. Stephenson, Carles Vilà et Robert K. Wayne qui ont partagé leurs connaissances et qui ont choisi de faire don de leurs droits d'auteurs au Centre International du Loup.

Remerciements particuliers à Christiane et Robert Igel pour leur traduction initiale (décembre 2005) et aux nombreux internautes qui ont contribué à la réalisation de cette version 2.0 (décembre 2014).

Thierry


À la mémoire d’Aaron Swartz